Jean de Breyne – Juin 2002
"Perception" exposition collective, Galerie d'Art de Dubrovnik

 
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PERCEPTION

Perception, voici un substantif pour réunir sept artistes dans une exposition temporaire à la rencontre du public, mais bien aussi pour réunir le public devant les œuvres. Pour moi une exposition et le choix des artistes est toujours provoquer ceux-ci à créer en nouvelle situation, et provoquer le public pour la possibilité de perception. Il s'agit de cela: que la public, le regardeur, donne aux œuvres.

En langue française, en effet la Perception est le nom du service public et de son bâtiment qui recouvrent les impôts, et où opère le percepteur. J'aime cette idée que le Musée ou le lieu d'exposition, soit pour un moment le lieu où les hommes et les femmes donnent quelques uns de leur sens, œil et ouïe, et leur esprit. Jusqu'à, alors, la conscience des sensations, du présent et de la mémoire. Jusqu'à percevoir eux-mêmes, en position corporelle d'être venus au devant d'œuvres, dans le lieu des œuvres - là dans ce magnifique Musée à Dubrovnik, au dessus de ia Mer Adriatique.

Alors qu'est-ce qui est perceptible? Certaines étoiles ne le sont pas, d'autres sont difficilement perceptibles. Nous entendons, en marchant dans les salles du Musée, le chuintement de nos pas, le long des corridors, dans les escaliers, des voix qui commentent, qui s'appellent - oui, nous venons aussi avec nos voix. Nous connaissons l'imperceptible du développement, comme la croissance d'une plante que nous percevons enfin une fois développée, l'imperceptibilité des sons, celle d'objets peu à peu apercevables quand détachés des ensembles; c'est l'ébauche de la perception, l'acte de sensibilité, la simulation nouvelle, extérieure, à laquelle réagir parce que nous ne reconnaîtrons pas, puis étonnés nous reconnaîtrons, ou identifierons, ou différencierons; une mémoire viendra et nous livrera de l'histoire intime comme de l'Histoire du monde.
Toni Mestrovic a la propension poétique, généreuse et politique, de proposer l'entente, une perception de conversations possibles, perceptible, des hommes des villes au bord de la mer, à travers la masse sonore des eaux. Il y a là et du réel - possibilité scientifique, atomique - et de l'imaginaire. Une perception d'un langage - pas celui du Web. Peut-être y a-t-il une densité adriatico-dalmate particulière? Nous écoutons et ainsi voyons.

D'autres de nos perceptions sont celles qui ouvrent la nécessaire mémoire. C'est toujours un réveil, doux ou douloureux, et nous venons remettre devant des œuvres notre disponibilité pour notre vigilance. Pam Skelton, dans ses quêtes, a la fois intime - les voyages dans des terres de l'est de l'Europe, ici à Kiev, Tchernobyl et Varsovie - et historique - la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, la déportation des populations juives du ghetto de Varsovie apporte des films et des images dans lesquels des hommes et des femmes tentent de dire, dans lesquels le lieu, l'endroit de survenances, des départs ou des explosions sont à interroger, qu'on cache parfois, qu'on a peine à questionner - tellement indicible - blessures vives toujours. Places qui ont souffert. Comme Dubrovnik - je me permets de le dire, car je partage ma vie entre la France et la Croatie depuis 1991.

Nous venons voir les œuvres portant en nous-mêmes l'Histoire.

Des œuvres ouvrent des pensées radicales, de celles si difficiles à concrétiser dans le monde de l'efficacité. Elles posent, et nous, regardeurs, nous posons les questions de nos pouvoirs intimes. Ludovic Lignon nous dit "confrontons nous à ce qui vibre là". Pourquoi cela semble être le plus difficile, submergés que nous sommes par les images de presses et télévisions? Et avec la toujours présente représentation. Faire plus confiance à notre corps, lui qui se déplace, qui nous déplace, et sent, ressent. Et peut être toujours ailleurs. En tout cas c'est bien encore notre corps, c'est bien nous encore qui sommes là, en posture de percevoir.

Après avoir été en état d'imaginer lorsqu'il n'y avait rien à voir, mais à entendre, et ensuite en état de mémoire et conscience de citoyens à travers les images vidéographiques et digitalisées, nous nous confronterons aussi à la peinture, cet "acte de recouvrir, de mettre couche sur couche" dit Euan Burnet Smith, dans la salle du Musée ou ces "couches" sont mises en relation avec les tableaux de la Collection.

Le regard sur le dehors, peut-être, sur le monde, sur la plage là en dessous, sur le Pays ou nous sommes? Pere Noguera apporte sa poétique, compte la population, fait la pluie et le beau temps, et donne des baisers, invente les objets connus, souhaite que perception signifie énergie.

Interrogations. C'est bien d'interrogations qu'il s'agit lorsqu'on est loin des choses, même lorsqu'on s'en approche. On ne dit pas qu'on sait. On a des positions, mais nous voulons encore savoir interroger, prêts à modifier notre regard sur les choses, les gens, les pays... Nous avons des interrogation sur ces positions elles-mêmes. Jean-Louis Raynard, depuis de longues années déjà, dit et montre dans ses œuvres que ses "interrogations définissent (son) terrain d'investigation". Il a l'intuition du terrain, mais cela ne le satisfait pas, il vient voir, peut-être vient-il percevoir, pour en savoir encore plus, et ses œuvres sont ses propres interrogations autant que celles du regardeur - qui, s'il est venu au Musée, d'une certaine façon lui aussi veut en savoir plus. Cependant son œuvres, elle, a bien pris forme. Tout cela, me semble-t-il, ouvre au sensible. Nous remarquerons que des artistes ne font pas des œuvres en fabrique, en série, non, ce qu'ils font, et qui a le statut d'œuvres, et est montré, est "le prétexte pour ouvrir au sensible". J'emprunte cette phrase très belle de Éléonore Bak, et j'insiste sur le verbe prétexter. La démarche semble poétique? Elle est poétique dans ce que la poésie signifie du réel, d'un atomique Lucrécien, d'une vérité matérialiste. C'est bien en soi que l'humain a tous ses atouts. Et si les œuvres peuvent le faire sentir, elles ont réussi leur existence, leur présence est juste. Comment puis-je dire mieux que cela: le son révèle en nous "la proximité et l'intime", "propose un permanent espace intérieur", il est notre spatial, notre physique, notre morphologique. Cela est scientifique! Alors? Oh! le son peut énerver! En fait il innerve. C'est bien que nous sommes encore vivants!

Nous nous sommes rendus au Musée. Nous nous sommes rendus aux œuvres. Et les œuvres auront pu nous rendre autrement. Ou au contraire nous n'aurons pas capitulé. On aura compris que je joue sur les mots: nous y avons porté notre tribut. Nous aurons été à la perception.

Jean de Breyne, juin 2002

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