ludovic lignon – août 2004
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organe-écran

Ce que nous scrutons à l'écran est hors soi, hors attente, hors partage, hors société, hors base de donnée, hors web, hors machine, hors projet, hors connaissance.

Comme toute pensée, nos organes à pensée — tels que les mains ou les machines — bougent, scrutent nécessairement au delà de leur structure, composent avec un dehors.
On s’ouvre un espace en séparant ; l’infiniment distant est trop lointain ou trop proche ; les sources du donné s’étendent hors mesure, presque hors pensée. Au milieu arrive ce qui doit bien faire signe dans la trame d’un corps, procédant à coups d’instants t, par comparaisons de qualités ou de quantités, les isolant d’un bruit, notre bruit d’horizon.

Les conditions humaines d’espace et de temps poussent à une réduction permanente des indécisions qui baignent les choses pour que se présente un espace où faire trace, où s’éloigner de l’origine. Ce qui arrive arrive dans un ordre historique, sort des confusions, se passe par brisure, émerge d’une confluence de causes dont le regard, lui aussi sorte de vide en expansion, plein de symétries brisées et de désir, fait partie, prend partie.

On ne pourrait pas penser sans faire, sans l’inquiétude, cette hypothèse d’extérieur, ni sans l’irréversibilité du faire, ce risque de l’essentiel au point où telle chose est autre, en environnement réellement autre que ce qu’elle est ; on ne pourrait pas voir sans œuvrer.

Comme d’émerger entier depuis l’infini du continu, l’impensable est de commencer par la distance. Aucun corps du plus élémentaire au plus complexe ne pourrait analyser un signal sans le vivre d’abord : il faut incorporer pour saisir, être présent à ce qui arrive — je pense qu’il n’y a pas d'ordre précédant la pensée ni d’idée précédant le monde. On transmet en produisant localement par ses tissus et peaux, par tranche de durée. Il faut affecter sa précieuse connectique, l’user, la restaurer et l’altérer encore (jusqu'à la fin).
De la nature on ne décolle pas. La conscience calme pourrait n’être qu’un instant de fiction face à l’impossible qui arrive forcément.

Complices de l’omniprésence du bruit, par inquiétude, par désir de connaissance, c’est sans innocence que nos organes capteurs, interpréteurs, comparateurs et diffuseurs se comprennent, et en retour apportent du concret au monde.

Ce serait terminé pour la pensée, qui est ce dialogue avec l’inconnaissance, si elle se formait de ses propres volontés ; ce serait une perte sans retour de soi et du monde de se déterminer par l’idée du contrôle, de se projeter par la seule volonté, de seulement croire à la possession de quoi que ce soit dans un environnement. La technique (dans son sens général, de l’hypnose aux automates…) est une simple extension des organes du corps déjà à l’œuvre, et ne décide au fond de rien.

Au lieu d’unité et de continuité, il n’y a sans doute dans l’espace des signes, et dans l’actuel que nous imaginons embrasser, que transpositions et brouillages, cassures, absence. Il ne reste au fond que brisures, séparations et comparaisons. Entre quelques hypothèses justes et quelques coïncidences fugaces, il n’y a dans le présent que sauts, discontinuité, fractures de proche en lointain sans lesquelles nous ne verrions rien à l’écran.

LL 2004

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